Une entreprise sur deux opérant à l’international n’a souscrit aucune couverture risques politiques sur ses marchés dits « de confiance ». Pourtant, selon le Political Risk Report 2026 de Marsh, ce sont précisément ces marchés (perçus comme stables, familiers et maîtrisés) qui génèrent aujourd’hui le plus de sinistres inattendus. Non pas parce qu’ils sont devenus dangereux du jour au lendemain, mais parce que la vigilance s’y est durablement relâchée.

Le risque politique prospère aussi dans les angles morts.

Vos actifs sont-ils vraiment protégés dans les pays que vous croyez stables?

Lorsqu’une entreprise opère depuis dix ans sans incident sur un marché étranger, un réflexe s’installe : celui de la normalité acquise. Les équipes locales sont en place, les relations institutionnelles sont tissées, les paiements arrivent à échéance. Dans ce contexte, souscrire une assurance risques politiques apparaît superflu.

C’est exactement ce raisonnement que les sinistres les plus coûteux viennent contredire.

Un changement de gouvernement, une réforme fiscale rétroactive, une décision administrative ciblant les entreprises étrangères dans un secteur stratégique : ces événements ne surviennent pas uniquement au Venezuela ou au Myanmar. Ils se produisent en Turquie, au Mexique, en Algérie, en Indonésie alors que ce sont des marchés sur lesquels des milliers d’entreprises françaises investissent, stockent des actifs, détiennent des filiales, ont des salariés expatriés, et exportent à crédit.

La volatilité politique internationale devrait inciter les entreprises à souscrire des assurances dans des régions jusqu’alors considérées comme stables. Cependant, la prise de conscience demeure très en retard vis-à-vis de la réalité de l’exposition.

Ce que couvre (et ce que ne couvre pas) une assurance risques politiques

Avant d’aborder les angles morts, un rappel utile sur le périmètre de la garantie.

Les garanties standard

Une police risques politiques couvre généralement :

  • La confiscation, l’expropriation et la nationalisation des actifs détenus à l’étranger ainsi que leurs formes progressives et déguisées, dites « rampantes », qui procèdent par mesures administratives successives plutôt que par décret brutal.
  • L’inconvertibilité des devises et le blocage de transfert, c’est-à-dire l’impossibilité de rapatrier des fonds, le blocage des dividendes ou encore le gel de comptes en devises locales.
  • Les dommages matériels liés à la violence politique : émeutes, troubles civils, actes de sabotage affectant les installations d’une filiale ou d’un entrepôt.
  • La résiliation ou rupture abusive de contrat par une entité publique, en général lorsqu’un État ou une administration annule unilatéralement un marché ou un contrat de concession.

Ce qui surprend les assurés

Toutefois, deux points méritent une attention particulière :

D’abord, les exclusions sectorielles silencieuses : certaines polices excluent d’emblée certaines industries (extraction, énergie ou télécommunications dans des zones identifiées), sans que l’assuré en soit nécessairement informé au moment de la souscription.

Ensuite, le délai de carence entre la survenance de l’événement politique et le déclenchement de la garantie, qui peut atteindre parfois plusieurs mois pour les situations d’inconvertibilité ou de nationalisation rampante. De ce fait, une entreprise non préparée peut se retrouver en tension de trésorerie bien avant d’être indemnisée.

Trois situations qui ont surpris les DAF

La réglementation qui change les règles du jeu

En Turquie, plusieurs entreprises européennes ont subi, entre 2021 et 2024, des modifications réglementaires brutales dans les secteurs de la distribution et de la finance : renforcement des obligations de production ou de services locaux, licences retirées ou non renouvelées, taxation rétroactive sur les marges réalisées avec des partenaires étrangers. Ces mesures n’ont pas été qualifiées de « risque politique » dans les bilans internes et ont généralement été absorbées comme des « aléas réglementaires ». Pourtant, une couverture risques politiques bien structurée aurait pu compenser une partie significative des pertes d’exploitation subies.

Le blocage de dividendes qui dure

En Algérie, le mécanisme de rapatriement des bénéfices réalisés par des filiales de groupes étrangers est soumis à des conditions de plus en plus contraignantes depuis plusieurs années. Des entreprises françaises présentes depuis longtemps dans le pays se retrouvent avec des dividendes accumulés qu’elles ne peuvent pas transférer alors même qu’aucun événement dramatique ne soit survenu, sans conflit, sans décret de nationalisation. Simplement une administration qui ralentit, des formulaires qui restent en attente, des autorisations qui n’arrivent pas.

C’est précisément ce que couvre la garantie d’inconvertibilité.

La transition politique qui fragilise les contrats publics

Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, des alternances politiques ont conduit des nouveaux gouvernements à renégocier ou annuler des contrats signés par leurs prédécesseurs, notamment dans les secteurs des infrastructures, de l’énergie et des télécommunications. Le risque social et politique, avec le ressentiment profond et croissant d’une part toujours plus large de la population dans de nombreux pays, constitue en 2026 l’un des facteurs de risque identifiés par Coface dans son baromètre annuel.

Pourquoi les entreprises françaises restent sous-assurées

Trois raisons structurelles expliquent ce déficit de couverture.

La perception du risque est géocentrée

Les cartographies de risque internes se focalisent sur les zones identifiées comme « rouges » par les médias ou les agences de notation. Les pays à risque « modéré » ou « moyen », dans lesquels sont inclus une part importante des marchés émergents fréquentés par les exportateurs français, passent sous le radar.

Le coût apparent de la prime décourage

Une prime risques politiques peut représenter entre 0,3% et 1,5% de la valeur assurée selon les zones et les garanties. Pour un actif de 5 millions d’euros, cela peut sembler disproportionné.

La couverture n’a jamais été auditée

Dans de nombreuses entreprises, les garanties risques politiques, quand elles existent, ont été souscrites il y a plusieurs années, souvent en annexe d’une police transport ou d’une police crédit, sans révision depuis. Les zones couvertes, les montants garantis et les exclusions ne correspondent plus à la réalité de l’exposition actuelle.

Le rôle du courtier : cartographier l’exposition réelle

L’assurance risques politiques n’est pas un produit standard que l’on souscrit sur catalogue. Elle se construit autour d’une analyse précise de l’exposition : nature des actifs détenus à l’étranger, structure juridique des filiales, nature des contrats avec des entités publiques locales, flux financiers inter-entités, secteurs d’activité dans chaque pays.

Un courtier spécialisé intervient à deux niveaux. D’abord dans la cartographie des risques : identifier les marchés sur lesquels l’exposition réelle est supérieure à l’exposition perçue. Ensuite dans la structuration de la garantie : négocier les clauses, les plafonds, les délais de carence et les exclusions avec les assureurs spécialisés (Lloyd’s, AXA XL, Coface, MIGA…) pour construire une couverture qui joue réellement au moment du sinistre.

Conclusion

Les risques politiques les plus coûteux ne sont pas ceux que l’on voit venir de loin. Ils surgissent sur des marchés où l’on se croyait à l’abri, précisément parce qu’on avait cessé de surveiller. Dans un contexte international où les tensions géopolitiques réactivent une réalité longtemps occultée, les entreprises ne peuvent plus se contenter d’un cadre économique neutre, l’audit des couvertures risques politiques n’est plus une démarche optionnelle pour les structures opérant à l’international.

Sources

Cet article a été rédigé par un actuaire avec plus de 10 ans d’expérience en gestion des risques et assurance internationale — MOST.